Communauté française à Singapour : tous dans le même bateau?

apéro de rentrée

Il y a toujours ce moment, au début d’un apéro de rentrée, où l’on se demande pourquoi on est venu.

Devant vous : une marée humaine.

Des gens qui parlent fort, qui rient déjà, qui ont manifestement des choses à se raconter. Des embrassades, des « Mais ça fait tellement longtemps ! », des « Tu es rentrée quand ? », des bras qui se lèvent au loin pour saluer quelqu’un qu’on vient de reconnaître.

Vous habitez Singapour depuis longtemps. Vous connaissez du monde, vous allez retrouver des amis. Normalement.

Et pourtant, à cet instant précis, verre vide à la main face à deux cents personnes qui semblent toutes se connaître, une pensée vous traverse : Je ne connais personne.

Bon. Personne, c’est beaucoup dire. Il y a bien cette tête vaguement familière aperçue quelque part. Ce prénom que vous devriez connaître. Cette personne que vous suivez sur LinkedIn et que vous n’avez jamais rencontrée « en vrai ».

Et puis quelqu’un vous fait signe au loin. Ouf. Vous connaissez quelqu’un.

Allez. À l’eau. Avec le risque, les cinq premières minutes, de boire légèrement la tasse.

Alors pour vous donner du courage, vous vous resservez un verre.

Se laisser porter

Une fois dans la foule, inutile d’essayer de suivre une trajectoire. On commence une conversation. Un inconnu vous interpelle: « Et toi, ça fait longtemps que tu es à Singapour ? ». La question de base, qui permet de vous situer immédiatement sur la grande frise chronologique de l’expatriation singapourienne. Avec désormais une ligne de démarcation très claire : « Tu es arrivée avant ou après le Covid ? ». 

Il y a ceux d’avant, et ceux d’après. Et puis il y a ceux qui étaient là pendant et eux, c’est encore autre chose. Ils ont connu les QR codes à scanner avant de rentrer dans un magasin, les tables limitées à deux, puis cinq, puis deux, enfin, personne ne sait plus très bien. Les frontières fermées aussi et cette époque où passer 15 jours à l’hôtel ne faisait plus rêver personne.

Le Covid est devenu notre carbone 14 local. « Ah oui, donc toi tu es arrivée avant». Tout est dit.

Puis une nouvelle vague arrive: « Héééé, salut ! ». Quelqu’un vient de reconnaître votre interlocuteur. Présentations: « Tu connais Machin ? ». Bien sûr que vous connaissez Machin. Enfin, vous le connaissiez. Machin habite à Singapour depuis des années mais semble avoir été englouti par une lame de fond quelque part entre son boulot, ses déplacements à Hong Kong et ses trois voyages mensuels à Jakarta. On ne l’avait pas vu depuis 2023. Un vrai loup de mer quand il s’agit d’essayer d’organiser un dîner avec lui. Et le voilà qui refait surface, travaille toujours dans « le conseil », connaît visiblement 60 % de la salle et repart lundi à Shanghai.

Vous parlez avec Machin donc, et votre premier interlocuteur disparaît. Vous ne savez pas vraiment quand ni comment, mais c’est trop tard: vous avez dérivé.

La grande marée sociale

Un apéro de rentrée ressemble assez vite à une expérience grandeur nature sur les courants marins. Les conversations avancent par vagues. On commence par les enfants, bifurque sur les visas, dérive vers le prix des loyers, remonte vers les vacances en France.

Et il y a le ressac. Ces conversations qui reviennent. Encore et encore. « Les loyers, quand même… » « Maintenant pour trouver un travail… » « Et cette chaleur … » Oui. Vous savez. Ça fait un moment que ça dure.

Il y a aussi celui qui va vous expliquer Singapour. Il connaît très bien, il est arrivé il y a dix-huit mois. Il vous explique le système scolaire, les quartiers où il faut habiter, le marché de l’emploi, probablement bientôt votre propre condo.

Vous hochez la tête. Le roulis commence.

À côté, votre mari raconte une histoire. Vous la connaissez déjà, vous étiez là quand elle s’est produite. Vous l’avez entendue au dîner de samedi dernier, et à Noël. Vous connaissez même le moment exact où tout le monde va rire.

Tout revient. La vague. Le ressac. La même histoire. Une légère nausée vous gagne. « Je vais me chercher un verre. »

Excellente idée. Devant le bar, vous essayez vaguement de vous souvenir du nombre de fois où vous avez déjà eu cette excellente idée. Trois ? Quatre ? Ça tangue un peu.

Entre-temps, quelqu’un vous a tapé sur l’épaule. « Salut toi! Ça va ? ». Nouvelle vague, nouveau groupe, nouveau verre. Vous vous laissez porter, vous voguez.

Vous accostez quelques minutes auprès d’inconnus. Vous retrouvez une vieille connaissance. Vous apercevez quelqu’un qu’il faudrait absolument aller saluer. Vous perdez celui avec qui vous étiez en train de parler.

Et parfois, au milieu de tout ça, la conversation change. On quitte les loyers, les écoles, les voyages. Quelqu’un vous raconte pourquoi ça ne va pas très fort en ce moment. Une séparation. Un boulot qui vacille. L’envie de rentrer. Ou au contraire celle de rester quand le conjoint, lui, voudrait partir. Vous baissez un peu la voix. Vous posez une vraie question. La réponse commence: « En fait, je crois que… » CLING. Un verre vient de s’écraser par terre. Applaudissements réglementaires. Quelqu’un arrive : « Ah mais vous vous connaissez ! ». Eh bien maintenant, oui. Et la conversation reste là. Suspendue quelque part. « On se voit après ! ». Bien sûr… 

Au bout d’une heure, vous ne savez plus très bien avec qui vous êtes venue.

« T’es pas d’ici, toi ? »

Et puis arrive cette phrase. « Mais toi… je ne te connais pas. T’es nouvelle ? ». Vous veniez d’arriver quand Marina Bay Sands a ouvert… Petit moment de flottement… on compare les informations. Vous habitez où déjà ? Ah! Voilà. Vous n’habitez simplement pas dans “le même” Singapour.

Il y a ceux de la côte Est. Ceux de Bukit Timah. Ceux de River Valley. Ceux qui jurent que Holland Village est « super central ». 

Et puis il y a Serangoon, le village gaulois. Là-bas, on peut croiser trois familles françaises avant d’avoir atteint le bout de sa rue et tout le monde finit par connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un. 

Alors quand une personne de Serangoon vous lance : « C’est bizarre, je ne t’ai jamais vue… », on comprend mieux. Vous habitez peut-être à huit kilomètres l’une de l’autre, mais socialement, vous vivez à l’étranger.

Et voilà notre communauté. Ou plutôt nos communautés. Disons plutôt un archipel: des petites îles au sein desquelles tout le monde se connaît, qui découvrent parfois à l’occasion d’un apéro qu’il y a du monde en face. Tous dans le même bateau, donc, mais chacun a quand même son petit ponton, avec quelques paniers de crabes ici ou là. Nous sommes Français, tout de même.

Et puis des ponts. Partout. Une école, une association, un boulot, un voisin, un ami d’ami, un « Attends, il faut absolument que je te présente quelqu’un ». À Singapour, les “quelqu’un” ne restent pas longtemps des inconnus. 

Alors, tu connais du monde ?

Les nouveaux arrivent à ces soirées avec cette petite inquiétude : « Je ne connais personne. » Les anciens arrivent en pensant connaître tout le monde. Une heure plus tard, les premiers connaissent déjà cinq personnes et les seconds viennent d’en découvrir cinquante qu’ils n’avaient jamais vues.

Entre deux verres, trois « Tu fais quoi à Singapour ? », quatre échanges de LinkedIn et un « Il faut absolument qu’on se revoie » dont l’avenir reste assez incertain, quelque chose se crée. Un début de réseau, une connaissance, peut-être même un début d’amitié, ou simplement quelqu’un à qui dire « Hééé, salut ! » au prochain apéro, et c’est déjà pas mal. 

Puis la marée redescend. On récupère son sac, son conjoint, ses esprits.

On dit au revoir à quinze personnes, on en recroise six en essayant d’atteindre la sortie.

Quand vous finissez par atteindre la terre ferme, vous réalisez que vous avez parlé trop fort pendant deux heures, peut-être un peu trop bu, oublié la moitié des prénoms, promis de partager les coordonnées de votre coiffeur et caler trois cafés mais vous ne savez plus avec qui.

Vous verrez ça demain. Pour l’instant, vous avez un peu le mal de mer.

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